Les neurosiences d’En marche

mardi 6 mars 2018
par  PAS 38
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Dans l’éducation nationale on peut accueillir avec un certain intérêt le comité des programmes qui a précédemment avancé les propositions que nous avons commentées. De mémoire il s’agissait de 14 personnes issues de différents milieux professionnels en lien avec le monde complexe de l’éducation.

J’ai toujours été extrêmement peu coopératif avec les propos de la personne , cise au sommet de la hiérarchie institutionnelle et le plus souvent imbue de sa position de grand oligarque.
Notre ministre en l’occurence, installe donc sa conception de l’éducation qu’il s’empresse de déléguer à certaines instances d’un secteur du monde des sciences : les neurosciences, balayant au passage les laboratoires qui ont développé la recherche sur la chronobiologie en cautionnant implicitement le retour démagogique à la semaine de 4 jours.

Une série de faits

Et cela ne s’installe pas par hasard mais repose sur une série de faits précis qu’il est bon de rappeler, tout en étayant le choix affirmé par quelques éléments critiques.
Tous les éléments qui suivent sont issus d’un article de la revue Politis du 14/09/2017.

Nous sommes en 2015 à l’Ecole Normale Supérieure et le neuroscientifique Stanislas Dehaene professeur au collège de France tient une conférence « sur ce que le cerveau nous dit de l’apprentissage scolaire » . Il utilise un vocabulaire né avec l’informatique « La zone de la lecture recycle un algotihme préexistant, celui de la reconnaissance des visages. A l’IRM on voit nettement la même zone s’activer. »
En 2014 le chercheur écrivait : « des sciences cognitives à la salle de classe il ne reste qu’un petit pas à franchir ».

Une autre personne , Elena Pasquinelli, elle aussi dans les neurosciences, s’interroge et met en garde contre le « pouvoir de séduction des images du cerveau » et du « jargon neuro scientifique » , « La représentation colorée d’un cerveau est celle d’un organe modélisé, donc déjà interprété. Le fait qu’ »une zone cérébrale s’active n’est pas une explication causale », mais le corrélat biologique de ce qui se passe lorsque l’individu pense . »

D’autres chercheurs prennent position : « Les neuroscientifiques font référence à une science « dure », par opposition aux sciences de l’éducation » Marie Gaussel , chercheuse à l’ENS de Lyon intervient ici et elle est l’auteur avec Catherine Reverdy, pour l’institut français de l’éducation, du rapport « Neurosciences et éducation : la bataille des cerveaux » (2013)
http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/86-septembre-2013.pdf
« Ils proposent des solutions simples donnent « la bonne recette magique » aux profs. C’est plus accrocheur que d’entendre quelqu’un dire : « Attention, les choses sont compliquées. »

On arrive en juin 2017 avec un séminaire d’inspecteurs sur la « réussite au CP » notre ministre est ici présent aux cotés de Stanislas Dehaene. Les deux hommes se connaissent bien. Il faut remonter de 2009 à 2012 , sous le mandat de monsieur Sarkozy, époque ou monsieur Blanquer était numéro 2 dans l’éducation nationale. Blanquer est directeur de l’enseignement scolaire et il décide de créer un comité scientifique dans lequel la psychologie cognitive a une place primordiale.
Rappelez vous, en 2011 la tentative d’instaurer un repérage des élèves en difficulté dés la maternelle « avec trois catégories »RAS », « risque », « haut risque ». L’initiative est signée Blanquer

Education think tank et Blanquer

Sur le site de l’association « Agir pour l’école », association liée à Jean Michel Blanquer avec au minimum des interventions de Stanislas Dehaene , on peut lire : « L’échec scolaire […] est aisé à pronostiquer dés l’entrée en CP. Le niveau de langage des enfants à 5 ans prédit leur niveau de lecture et leur destin scolaire. »
« Un raisonnement impliquant l’usage systématique de tests d’évaluation avant le CP. »Précise Maïa Courtois journaliste de Politis.
Un raisonnement qui interpelle Marie Gausssel : « il faut faire attention avec l’idée de diagnostique précoce.[…] Le principal problème , c’est la stigmatisation des élèves : même si c’est bien de nommer les choses, cela revient à ranger l’enfant dans une case, à lui donner à entendre que quelque chose cloche chez lui. »

Maïa Courtois dans son article dresse le profil de l’association « Agir pour l’école ».
On apprend qu’elle est soutenue par l’Institut Montaigne, think tank reconnu comme libéral , et inspirateur du programme Education de Jean Michel Blanquer.
« Dans son comité directeur on retrouve Laurent Bigorgne, patron de l’institut. Il avait qualifié Jean Michel Blanquer , à l’heure de sa nomination par Emanuel Macron au poste de ministre de l’Education , de « bonne personne au bon endroit au bon moment « . L’association bénéficie de fonds publics tout en étant sponsorisée par des partenaires comme AXA (dont le président d’honneur siège lui aussi au comité directeur), mais aussi la fondation Total, La Poste, La Société Générale, HSBC ou encore le groupe Dassault. Un authentique amour pour l’école ? Ou les grosses entreprises verraient elles dans ces nouvelles pédagogies un marché fructueux ? »

Ecole et busines

L’école est une fois encore au centre de préoccupations privées dont on a du mal à cerner les objectifs . Avec en tout cas une véritable volonté d’installer des idées en liens avec le monde de la grande industrie et de la finance. « Ouvert en 2015 par le fond de dotation Apprendre et réussir (sponsorisé par Dassault Aviation , et avec à sa tête Alain Raguenaud, anciennement à la direction financière de La Poste), le cycle de colloques « L’école de demain » est un bel exemple de cristallisation des intérêts privés. La première édition s’intitulait « Pédagogies, neurosciences et numérique » et affichait comme objectif de « monter en quoi les avancées des sciences cognitives et la puissance des outils numériques nous incitent a revisiter les pédagogies. » C’est que le business est prometteur sur le plan du numérique : tablettes pour les enfants, plateformes d’apprentissage en ligne…

Un site pour les parents

Stanislas Dehaene est l’auteur d’un site destiné aux parents « Mon cerveau à l’école ». Selon Maïa Courtois dans ce site , que je n’ai pas visité, Stanislas Dehaene partagerait avec le ministre de l’éducation les idées qu’il faut revenir aux fondamentaux.

Quelques ouvertures en guise de conclusion dans cette période de décembre avant fêtes

La conclusion de l’article installe un doute quant à la diffusion des recherches des neuroscientifiques qui disent apporter « exactitude et objectivité là ou tout débat sur l’éducation virerait à l’affrontement idéologique. »

Marie Gaussel parle franchement d’un « dogme » et avec Catherine Reverdy elles s’interrogent sur les « visées réelles de telles études : celles-ci ont –elles pour but de produire des connaissances nouvelles […] ou de tester la diffusion de « bonnes méthodes » définies au prélable par les chercheurs ? »
J’aurais envie d’ajouter ici que les « bonnes méthodes » s’appuyant sur les neurosciences ne sont pas systématiquement diffusées par les neuroscientifiques mais aussi par ceux qui s’emparent de leurs résultats.

Chance , je lis en parallèle le numéro spécial de la revue « Sciences humaines » qui titre « Comment apprend -on et devinez quoi, le premier article du dossier est signé Stanislas Dehaene. Article intéressant que je conseille pour comprendre la problématique des neurosciences . Les auteurs posent la question suivante à Stanislas
« Où s’enracine le désir d’apprendre ? Peut-on le stimuler ? Et peut-on apprendre sans envie et sans plaisir ? »
Je jubile en vous livrant une partie de la réponse
« Dans notre espèce le désir d’apprendre est donc un besoin fondamental, comparable à celui de manger ou de boire. Il joue un rôle fondamental dans la motivation des élèves, et l’on ne peut qu’encourager la stimulation de la curiosité en classe, afin d’aiguiser le désir d’apprendre d’un élève. A l’inverse tenter d’inculquer une compétence –scolaire, musicale, sportive..-sans stimuler cette étincelle de curiosité, donc de plaisir, donne de moindres résultats. de manière générale, le cours magistral, ou l’enfant reste passif, est moins efficace que les pédagogies dites « actives », où l’enfant intervient, questionne, agit, essaie..quitte à se tromper. Il y a urgence à décomplexer l’erreur et à développer le plaisir et la dimension ludique de l’école. »
On peut se demander où se trouve l’honnêteté intellectuelle dans ce maelstrom d’informations.
Dans Alternative économiques du mois d’octobre Marie Duru –Bellat, sociologue s’interroge et rebondit sur un constat que l’on n’a pas manqué d’installer dans les premières heures et au début de cet article :« les communes qui le souhaitaient ont pu dés cette rentrée abandonner les rythmes scolaires mis en place en 2014, alors même que , là encore, des travaux de chronobiologie les justifiaient […]on n’éprouve pas le besoin d’attendre les évaluations des réformes engagées. Ce qui ne traduit pas un respect sérieux envers la science… »

Des ouvertures que l’on a vite envie de refermer à la lecture des dernières informations d’après fêtes

Le 10 janvier, JM Blanquer met en place un conseil scientifique de l’éducation nationale, présidé par S Dehaene qui est rappelons le professeur de psychologie cognitive.
On devrait retrouver dans ce conseil des personnes spécialistes de différentes sciences (on peut retenir pour le moment : Bruno Suchaut), Pascal Bressoux (en sciences de l’éducation à Grenoble s’intéresse au facteurs de l’environnement scolaire dans l’acquisition des élèves, les facteurs cognitifs et sociocognitifs), Maryse Bianco (travaille entre autre sur la lecture en sciences de l’éducation à Grenoble), Michel Fayol, Liliane Sprenger Charolles (Laboratoire de psychologie de la perception laboratoire de Paris Descartes), Marc Gurgand, Franck Ramus (psycholinguiste CNRS et ENS neuroéducation) , Jérome Deauviau (sociologue ENS, personnage déjà très contesté par Roland Goigoux pour ses écrits sur la lecture ) , ce conseil pourrait être complété par des philosophes et des sociologues.

On peut se demander quel lien ont ses personnes avec l’ultra libéral Institut Montaigne que nous avons déjà signalé, ainsi qu’avec la fondation « Agir pour l’école »
Rappelons que les liens sont clairement installés entre Le mouvement « En Marche », JM Blanquer, Macron et l’institut Montaigne
« L’Institut Montaigne est un groupe de réflexion proche des idées du Medef. Durant les dernières années, il s’est notamment positionné pour donner la priorité aux accords d’entreprises sur le code du travail, pour supprimer les allocations logement (APL) pour les étudiants non-boursiers, pour travailler plus sans gagner plus, rendre dégressives les indemnités chômage, supprimer la prise en charge du congé parental, et porter l’âge de départ à la retraite à 63 ans. » (Médiapart du 6 mars 2017)

L’annonce de ce conseil à produit des inquiétudes au sein des chercheurs.
« Craignons plus que tout l’élaboration annoncée d’une « science de l’enseignement » : vieux mythe de la toute puissance et de la fabrication de l’homme par l’homme, dangereuse songerie des pires scénarios de science fiction « explique P Meirieu
« Si les neurosciences peuvent éclairer et alerter l’éducateur, elles ne peuvent se substituer à son inventivité ni l’exonérer d’une réflexion éthique. La transmission des savoirs requiert la mobilisation d’un sujet dans une relation singulière.. Parce que « le Moi n’est pas une clef USB »(Markus Gabriel), mais un « sujet en projet », la question de l’apprentissage ne peut être traitée à partir des seules connaissances scientifiques ».

Un appel signé par 56 chercheurs , parmi lesquels on trouve :C Baudelot, S Boimare, S Bonnery, M Brigaudiot, R Brissiaud, B Cyrulnik, E Debarbieux, M Duru-Bellat, A Florin, E gentaz, R Goigoux, Y Jean, B Lahire, P Merle, P Rayou, H Romano ; insiste sur la nécessité de prendre en compte toutes les disciplines de recherche et pas seulement les neurosciences et afiliées.

Cerise sur le gateau qui me laisse tout à fait perplexe et qui me condut à déconsidérer monsieur Dehaene qui se contredit en saluant les propositions récemment publiées par Eduscol . 3 Pour la première fois, le ministère propose aux enseignats un emploi du temps type, quart d’heure par quart d’heure , et pour chaque trimestre en CP. Une démarche qui rompt nettement avec la liberté pédagogique. » (Café Pédagogique du 10 01 2018)

1984 : Les experts au balcon

Tout va décidément très vite et le groupe constitué maintenant de 21 personnes est au travail (avec 11 spécialistes des sciences cognitives). Cinq axes ont été repérés : Evaluation et intervention, la formation et les ressources pédagogiques, pédagogie et manuel, handicap et inégalités, métacognition en confiance en soi.
Avec tout cela, plus question de bricoler, les experts vont installer des voies royales pour la réussite de tous.
Pour notre ministre ce conseil constitue « l’inspiration fondamentale de la politique éducative » qu’il va mener.
« Quand on lui fait remarquer l’étroitesse de ses choix et la quasi absence des sciences de l’éducation, il répond simplement par une négation complète des sciences de l’éducation. « Ils font des sciences de l’éducation (dit –il en parlant des experts qu’il a choisi). Chacun des membres fait partie des sciences de l’éducation . Le périmètre des sciences de l’éducation doit être interrogé ».(d’après le « Café pédagogique »)
On notera l’impressionnante procédure de pilotage qui se met en place autour de la métacognition ( l’apprendre à apprendre) , l’évaluation suivie de véritables protocoles à suivre en classe, les formations avec pointé, un bagage scientifique que les enseignants doivent maitriser.
Les manuels qui seront accompagnés dans le cadre d’un cahier des charges pédagogique..

Mais revenons sur l’essentiel :
« il faut aussi beaucoup d’aplomb à JM Blanquer pour affirmer que la science guidera sa politique. La recherche condamne clairement la semaine de quatre jours et le redoublement , toutes les mesures prises par le ministre pour flatter l’opinion. »

Il y a un vrai problème idéologique, scientiste, et dangereux pour un avenir pédagogique. Les universitaires qui se sont mobilisés contre l’esprit de ce conseil « scientifique » sont véritablement dans l’inquiétude et il est bon de prendre le temps de le dire .
En parallèle on notera que la volonté de faire évoluer les statuts suit son cours. Le Café pédagogique du 2 février nous informe :
simplifier les représentations syndicales ; individualiser les salaires (avec une part liée au mérite, je vous laisse imaginer de quel mérite il pourrait s’agir dans ce contexte), libérer les managers (permettre aux chefs d’établissement s de recruter leurs enseignants)
Avec en filigrane 50 000 suppressions de poste dans la fonction publique.

Alors stop et vigilance absolue en sachant que tout est basée sur la gestion du temps, au plus vite entraine le moins possible de réactions.
« La mise en place récente d’un « Conseil scientifique de l’éducation » a remis dans l’actualité du débat public français la question du rapport entre politique et science en matière d’éducation , et, plus étonnamment , reprend une question déjà posée dans le contexte scientiste du XIXème siècle : enseigner est –il une science à disposition des personnels d’enseignement ? »
Cette réaction qui introduit un article radicalement critique est signée Jean Marie Barbier, professeur d’université au CNAM, responsable de la chaire Unesco.
http://theconversation.com/enseigner-nest-pas-une-science-cest-une-culture-daction-educative-90396

C K


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